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Le combat 2.0 sera collaboratif

Dans une situation de conflit, il est essentiel de collaborer : ensemble, on va plus loin. Grâce aux nouvelles technologies, de nombreuses opportunités se présentent dans le domaine de la coopération. Ces nouvelles possibilités, c’est ce que Thales appelle le « combat collaboratif ». 

 

Paul Rouffaer a été officier au sein du service électrotechnique (aujourd'hui intégré au service technique) de la Marine royale néerlandaise de 1977 à 2015 et a embarqué sur de nombreux navires. Il a travaillé aux États-Unis sur l'intégration de l'ESSM et de l'APAR, avant de prendre la tête des équipes de projet APAR, Sirius, et de défense de théâtre contre les missiles balistiques (TBMD) au sein de la direction du matériel de la marine. En 2006, il devient responsable des essais du SMART-L à Hawaï.

Fort de cette longue expérience chez Thales, P. Rouffaer a échangé avec Naviesworldwide.com au sujet du concept de « combat collaboratif », l'un des principaux axes de travail de Thales.

« Depuis que la guerre existe, nous avons toujours été engagés dans le combat collaboratif. Les avancées technologiques lui ont fait franchir un cap et l’on assiste aujourd’hui à une vraie révolution », affirme P. Rouffaer

De quoi s'agit-il exactement ? « Le combat collaboratif est une architecture, un réseau de commandement de combat entièrement intégré, qui regroupe les personnes (les marins à bord et les soldats à terre), les plateformes (les navires, les chars, les avions), les armes et les capteurs. Tous ces éléments sont connectés, en synergie, et fonctionnent ensemble en temps réel. Au niveau stratégique, opérationnel, tactique et dans tous les domaines : en mer, sur terre, dans l'air et dans l'espace. Il s'agit du réseau ultime, où tout ce qui participe à la guerre est interconnecté. Voilà le concept. »

Un concept, car dans la pratique, ce n'est pas encore le cas. Contrairement aux films et aux jeux vidéo, dans la réalité, de nombreuses étapes doivent encore être franchies avant cette intégration absolue. Il existe encore de nombreux navires militaires dans le monde dont les systèmes embarqués ne communiquent pas entre eux, et encore moins avec d'autres navires ou des unités aériennes ou terrestres.

Pour P. Rouffaer, nous sommes à l'aube d'une nouvelle ère dans le domaine de la collaboration, grâce aux nouvelles technologies comme les connexions améliorées et sécurisées, le Big Data et l'intelligence artificielle.

 

© Petty Officer 3rd Class Novalee Manzella/ US Navy
Illustration : Le porte-avions USS George H.W. Bush (CVN 77) de classe Nimitz, à l'arrière, navigue aux côtés du destroyer ITS Caio Duilio (D 554) de classe Orizzonte de la Marine italienne lors d'opérations combinées en mer Adriatique, le 8 septembre 2022.

Une action fondée sur les informations

Comme indiqué dans la Defensievisie 2035, une publication qui décrit comment le secteur de la défense se prépare à l'avenir, l'information est cruciale pour assurer le succès dans un futur conflit. « La supériorité de l'information est essentielle pour ne pas laisser un conflit dégénérer et, si tel était le cas, veiller à le gagner. Grâce au combat collaboratif, les pays et les forces armées disposent d'un tableau complet et précis de la situation tactique. Une image partagée entre tous les acteurs concernés au sein du réseau. C'est en diffusant les informations que l'on obtient en retour des renseignements de qualité et que l'on peut prendre de meilleures décisions, à partir de données pertinentes. D'où des opérations plus efficaces. Une action plus rapide et avec plus de fermeté. En disposant de plus d'options, on peut mieux réagir face aux imprévus, ce qui est presque toujours le cas », explique P. Rouffaer.

« Les processus s'enchaînent ainsi plus vite et l'adversaire est éliminé plus efficacement. Vous allez beaucoup plus vite, et avec vos propres ressources. Votre capacité de combat est supérieure et il y a moins de malentendus, par exemple en matière de tirs alliés. Les armes sont elles aussi plus efficaces. La supériorité de l'information entraîne une réaction appropriée, de sorte qu'aucune situation ne vous échappe sans raison. Vos performances sont maîtrisées, avec une utilisation plus efficace des ressources à votre disposition. »

 

© Jaime Karremann/ Marineschepen.nl
Illustration : La salle des opérations à bord d'une frégate néerlandaise de commandement et de défense aérienne.

Un exemple classique

P. Rouffaer cite l'exercice « Formidable Shield » comme un « exemple très simple, clair et classique » de combat collaboratif. Lors de l'édition la plus récente de cet exercice, une cible balistique a été lancée depuis l'Écosse et a traversé l'espace pour revenir sur terre en direction de l'océan Atlantique. La frégate néerlandaise de commandement et de défense aérienne (LCF) HNLMS « De Zeven Provinciën » devait détecter cette cible à l'aide du nouveau radar SMART-L MM/N de Thales. « C'est un exemple tout à fait classique, poursuit P. Rouffaer. La frégate LCF a repéré la cible, et le navire américain USS Paul Ignatius, qui n'avait pas vu la cible, a lancé un missile à partir des informations fournies par le De Zeven Provinciën. Ces informations étaient déjà passées par tous les acteurs concernés avant que la décision de lancement ne soit prise. Bien sûr, cela a été un tour de force technologique, mais le scénario est resté relativement simple. »

Prenons un autre exemple. « Chez Thales, nous envisageons la possibilité qu’au sein d'un groupe opérationnel naval, un navire prenne le contrôle des systèmes radar des autres bâtiments. Ce navire peut alors concentrer la capacité de détection des radars des autres bâtiments dans certains secteurs. La solution pourrait consister à utiliser des radars tiers. Plusieurs pays étudient cette possibilité », raconte P. Rouffaer.

« La prochaine étape consiste à ce qu'au sein d'un escadron, un navire puisse utiliser le radar et les armes d'un autre. Tous les engagements peuvent être planifiés sous l'angle du combat collaboratif, de telle sorte que plusieurs navires ne se disputent pas la même cible, ou bien qu'ils le fassent, mais selon un plan commun. »

« Ce qui est envisageable en mer l'est aussi sur terre. Deux marins se trouvent quelque part sur le terrain, une caméra fixée sur leur casque. Ils regardent la même cible mais depuis des positions différentes. En croisant les données, on obtient immédiatement une position, et un char qui se trouve un peu plus loin peut immédiatement lancer une grenade à cet endroit, de manière totalement automatique, sans même avoir vu lui-même la cible. »

Avec l'arrivée des systèmes autonomes, qu'ils soient aériens, flottants ou sous-marins, de plus en plus d'informations pourront être partagées avec d'autres unités.

© US Navy
Illustration : La frégate FREMM italienne ITS Antonio Marceglia, la frégate néerlandaise HNLMS De Zeven Provinciën et le destroyer USS Roosevelt de classe Arleigh Burke lors de l'exercice « Formidable Shield » en mai 2021.



 

Les défis

Les avantages sont clairs, et un concept basé sur les connexions semble tout à fait réalisable dans la société actuelle, où Internet occupe une place de plus en plus importante. Mais les défis à relever sont colossaux. Lorsque la frégate norvégienne Helge Ingstad a été heurtée par un pétrolier en 2018 et victime d'une importante voie d'eau, l'équipage du centre technique a immédiatement reçu 564 messages d'alarme différents sur ses écrans. Aucune priorité n'a pu être établie par le système et, au final, de mauvaises décisions ont été prises et le navire a coulé.

« Le monde physique et la réalité sont toujours plus chaotiques que le plus beau des laboratoires, souligne P. Rouffaer. Ce qui est compliqué, c'est de traiter l'énorme quantité de données. Si on donne tout à tout le monde, ils se retrouvent vite débordés. C'est là que le Big Data et l'intelligence artificielle interviennent. Les systèmes doivent aider à déterminer quelles informations sont pertinentes et les filtrer pour éviter la saturation. Il existe également des méthodes pour s'abonner à certaines informations, au lieu de les recevoir toutes et d'avoir à se débrouiller soi-même. »

« Il faut aussi se demander quelles informations on compte échanger, car plus on en partage, plus il faut une large bande passante. Or plus la bande passante est importante, plus la fréquence est élevée, et plus la fréquence est élevée, plus la portée est courte. Ce sont des facteurs à prendre en compte. Comptons-nous utiliser des satellites ? Oui, bien sûr. Mais que se passe-t-il si les satellites, en particulier de communication, sont attaqués et mis hors d’usage, ce qui n'est pas improbable en cas de conflit majeur ? Il faudra alors trouver une autre solution et compter sur leur redondance et leur robustesse, même s'ils ne fonctionnent plus. »

« Par ailleurs, les systèmes doivent être faciles à utiliser. Alors, comment faire en sorte que chacun s'en serve correctement ? Ensuite, il y a bien sûr des éléments éthiques et juridiques à prendre en compte. Pour quelles décisions faites-vous appel à l'humain ou à un algorithme ? Parce qu’il y en a beaucoup... »

Restent encore d'autres défis majeurs. « Le temps de latence du réseau en est un. Les informations doivent vous parvenir en temps voulu. S'il faut 10 minutes pour qu'elles arrivent, ce sera peut-être trop tard, voire contre-productif : parfois, mieux vaut ne rien savoir du tout que de recevoir des informations tardives. »

La multiplication des connexions est aussi synonyme de vulnérabilité. Le vaisseau amiral n'est pas le seul à vouloir contrôler les radars et les armes des autres navires, l'adversaire aussi. « C'est précisément là que réside la vulnérabilité du combat collaboratif, car les connexions sont innombrables. Nous devrons trouver des solutions pour que ces connexions ne puissent pas être piratées. En cas de tentative de piratage, il faudra veiller à ce qu'elle soit détectée à temps et que des connexions alternatives puissent être établies. »

Certaines marines utilisent moins le GPS, et privilégient des ressources qui ne peuvent pas être piratées. « Je pourrais citer d'autres exemples. Les nouvelles technologies permettent aussi de résoudre certains problèmes. Mais on pourra difficilement échapper au combat collaboratif. C'est un fait qu'en fonction de la fréquence du radar, on ne peut voir que jusqu'à une certaine distance. Peu importe sa puissance, on ne peut pas non plus voir sous l'horizon-radar. Donc la seule manière de répondre à la menace de missiles de plus en plus rapides est le concept collaboratif, où les informations proviennent de l'extérieur. Il faudra communiquer avec d'autres unités qui se trouvent à une grande distance. C'est inévitable. Changer certaines choses comme la navigation, en se basant par exemple sur les contours des fonds marins, au niveau local, c'est très bien. Mais si l'on veut créer une synergie entre les différentes unités, elles devront forcément communiquer, or cela ne se fait pas par câble », résume P. Rouffaer.

La structure de commandement

Si les données doivent être partagées différemment, cela peut aussi vouloir dire que d'autres unités ou d'autres personnes auront ou voudront avoir le contrôle des actions ou des opérations. Quels sont les changements dans la structure de commandement ? « Il est encore un peu tôt pour le dire, répond P. Rouffaer. Cela fait partie des choses qui devront être particulièrement réorganisées dans les temps à venir. Mais cela ne dépend pas de Thales, bien sûr. Cette tâche incombe aux politiques et aux militaires. »

Cependant, P. Rouffaer est prêt à livrer sa vision : « Les décisions peuvent certainement être prises à un niveau inférieur. Par conséquent, les choix qui seront faits seront peut-être différents d'une décision prise au niveau central. Au regard de la quantité de données, le commandement pourrait être plus centralisé. Cela dépend de la philosophie des utilisateurs et nous, industriels, ne pouvons pas répondre à cette question. Par exemple, une Marine pourrait avoir un fonctionnement plus centralisé et une autre opter pour une approche fédérale, qui offre davantage de résilience. Il y a moins de risques d'être dérangé et d'une certaine manière elle est plus robuste. Avec une organisation centralisée, au contraire, si les choses se passent mal, tout ira mal. »

« Bien sûr, l'intelligence artificielle joue également un rôle important, ainsi que l'intensité des combats. Jusqu'à quel point l'IA prendra-t-elle les décisions ? Les hommes prennent-ils leurs décisions avec l'aide de l'IA ? Ou l'IA prend-elle les décisions seule ? La réponse n'est pas simple. Une chose est sûre : les combats s'intensifient. À un certain stade, on peut même se demander si on a le temps d'impliquer des personnes dans les processus décisionnels. »

Prochaines étapes

Que faut-il pour passer aux étapes suivantes ? « Ce dont nous avons besoin, c'est de développer des normes les plus larges possibles pour permettre l'introduction progressive de cette architecture. Or cela est envisageable sans autre progrès technique. Les évolutions techniques sont soit déjà là, soit en cours de développement. »

« Le combat collaboratif fera appel aux clouds existants. Mais comment s'assurer que les informations contenues dans ces clouds soient sécurisées ? Il faut d'abord décider, puis développer, et enfin continuer de manière structurée. Sans oublier, évidemment, de tester. Commencer petit, tester, mettre en œuvre puis étendre. Étape par étape. »

« Il faut absolument commencer petit, insiste P. Rouffaer. Plus il y a d'acteurs dans un réseau, plus le nombre de combinaisons explose, et il risque de devenir extrêmement complexe en très peu de temps. Il sera vraisemblablement impossible de gérer cette complexité en une seule fois, et donc de mettre en place un système en une seule fois. L'important, c'est donc de se mettre d'accord à l'avance sur de bonnes définitions d'interface avant de passer à une architecture ouverte, afin de commencer à petite échelle puis se développer. »

« Ce processus a déjà commencé, affirme P. Rouffaer. Mais il faudrait vraiment accorder un caractère urgent et prioritaire à la définition de toutes ces normes. »

L'OTAN

De nombreux gouvernements, organisations et entreprises seront impliqués dans ce concept. Pour P. Rouffaer, l'OTAN a un rôle important à jouer. « Dans tous les cas, l'OTAN est le moteur, et a pleinement conscience de l'énorme accélération militaire de la part de la Russie et de la Chine. Nous devons encore renforcer nos capacités pour faire face à cette menace. L'OTAN est une alliance de nations. Généralement, elle n'achète pas et ne développe pas de systèmes elle-même. »

« Par contre, ce que l'OTAN sait faire, c'est définir des normes. Là, son rôle est très important. Il existe d’ailleurs un bureau de normalisation au sein de l'OTAN. Si l'OTAN gère la normalisation, c'est sous l'angle opérationnel qu'elle doit être menée. L'OTAN y travaille également et essaie d'inciter les pays et les industries à établir des normes. Les systèmes sous-marins sont le domaine le plus avancé en la matière. D'énormes efforts y sont actuellement déployés en matière de normes de communication afin de pouvoir confier des tâches, donner des ordres et contrôler les eaux. L'OTAN maintient la pression. »

Les besoins

En dépit de toutes les difficultés et de tous les obstacles à surmonter, P. Rouffaer ne voit pas d'autre perspective. Naturellement, ce concept est également étudié dans des pays moins amis. « Depuis peu, nous avons pris conscience de la nécessité de réagir plus rapidement et intelligemment que nos adversaires potentiels. Les pays occidentaux n'auront pas d'autre choix que de tendre vers une architecture de combat collaboratif. On peut l'appeler combat collaboratif, ou utiliser le sigle américain ABMS (système de gestion de combat avancé). Peu importe le nom, l'idée est la même. Et Thales peut, bien sûr, y contribuer grandement », conclut P. Rouffaer.
 

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