La diversité compte

L’intérêt d’une culture diverse et inclusive est profond.

 

Les entreprises enregistrent de meilleurs résultats quand au moins une femme siège dans leur conseil d’administration.
 
Il faut faire plus d’efforts pour promouvoir la diversité et l’inclusion en ingénierie.
 
Il est crucial de communiquer sur la créativité des métiers en sciences, technologies, ingénierie et mathématiques, afin d’attirer plus de jeunes femmes.


La technologie est aussi avancée que son application est ironique. D’ici quelques années, nous enverrons sur la Lune des véhicules spatiaux à énergie solaire. Nous sommes d’ailleurs sur le point de faire un premier pas en ce sens avec l’essai en vol de Freyr, gigantesque vaisseau cargo fonctionnant à l’énergie solaire, qui sera lancé à l’aide d’une puissante catapulte mécanique et pourra relier Londres au Caire en deux heures. L’engin est aussi silencieux qu’un oiseau, aussi beau qu’un aigle.

Freyr n’est pas encore une réalité et l’aviation commerciale propulsée à l’énergie solaire dépasse à peine le stade du concept. En fait, Freyr a été imaginé par l’écrivaine Sylvia Spruck Wrigley pour Thales, dans le cadre d’un projet beaucoup plus terre à terre, consistant à tester de nouvelles approches pour stimuler la créativité et la collaboration au sein d’équipes diversifiées.

Car la diversité compte, qu’il s’agisse de genre, de nationalité ou d’origine. De nombreuses études témoignent de la corrélation entre performance de l’entreprise et diversité. Ainsi, selon un rapport du Crédit suisse paru en 2015, les entreprises européennes comptant une femme dans leur conseil d’administration ont enregistré un retour sur investissement nettement supérieur à celui des entreprises dirigées exclusivement par des hommes – 14,1 % depuis 2005 contre 11,2 %. Le rapport conclut : « Il ne s’agit pas de dire qu’un genre a plus de capacités que l’autre, mais de reconnaître qu’une diversité accrue améliore la prise de décision et la performance de l’entreprise. »

Or les multinationales sont à l’écoute. L’Oréal, par exemple, a nommé 30 femmes managers pour accroître la diversité parmi ses cadres, à l’échelle mondiale. Le Crédit agricole a fait du leadership féminin l’un de ses grands objectifs stratégiques. Danone organise des journées durant lesquelles les enfants d’employés viennent visiter le siège du Groupe pour découvrir les emplois de leurs parents. À la SNCF, des rencontres sont organisées entre des lycéennes et des salariées afin de casser le mythe selon lequel l’ingénierie serait un « métier d’homme ».

Et où en est Thales, dont le personnel se compose à 78 % d’hommes et à 54 % de Français ? Si un manque de diversité influe réellement sur les perspectives de croissance d’une société et sur sa capacité à innover, que fait le Groupe pour diversifier sa main-d’œuvre ? Quel lien avec Freyr et les voyages spatiaux propulsés à l’énergie solaire ?
 

Renforcer l’égalité hommes-femmes

L’incitation à diversifier n’a rien d’anecdotique, explique Alvin Wilby, vice-président RTI (Research, Technical and Innovation) chez Thales au Royaume-Uni. « C’est très bien de parler de croissance et d’innovation, mais en ignorant la diversité du genre nous faisons peser une menace existentielle sur nos équipes d’ingénieurs, poursuit-il. Notre main-d’œuvre est vieillissante, essentiellement masculine et nous savons que nous devrons faire face à une crise de compétences à mesure des départs à la retraite et en attendant que les nouvelles recrues potentielles finissent l’université et leurs apprentissages. Si nous ne recrutons pas parmi les quelque 50 % de femmes qui composent la population totale, nous ne disposerons pas des forces vives dont nous avons besoin. C’est aussi simple que cela. D’où la nécessité de changer d’approche dès maintenant. »

Pour remédier à ce problème, Thales s’est fixé des objectifs ambitieux et vise à embaucher 40 % de femmes contre 29 % en 2014. Et la diversité, qu’il s’agisse de genre, de nationalité ou de génération, sera prise en compte dans le processus de recrutement dès l’étude des candidatures. In fine, les femmes devront occuper au moins 30 % des postes à responsabilités de niveau 10 à 12. Au sein de l’entreprise, les niveaux 7 à 12 concernent des postes d’ingénieurs, de spécialistes ou de managers.

Thales, pour atteindre ces objectifs, cherche à attirer des étudiants et étudiantes ne provenant pas du vivier classique des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques, associé à la classe moyenne blanche masculine. Au Royaume-Uni, le Groupe soutient ainsi le programme Teach First, qui forme des professionnels de l’enseignement afin d’en faire des figures d’inspiration pour leurs élèves des zones défavorisées et de supprimer les inégalités dans l’éducation, par exemple. Ce n’est pas tout. Ana Mirsayar, coordinatrice RTI, travaille avec une équipe d’enseignants à renforcer l’engouement pour les matières scientifiques dans des écoles anglaises et galloises et à mieux faire connaître Thales.

L’approche adoptée est très intelligente, puisqu’elle s’appuie sur un centre d’intérêt presque universel chez les adolescents : « Nous avons créé un jeu vidéo qui apprend aux jeunes collégiens des équations basiques », explique Ana Mirsayar, ajoutant que tous les élèves britanniques doivent comprendre 12 équations clés pour avoir les compétences requises en maths et en physique à l’issue du secondaire – ce qui n’est pas gagné si l’on considère le niveau d’exigence de Pokémon Go ou du dernier opus de Call of Duty.

« Il est important de souligner que ces équations donnent du fil à retordre aux élèves, concevoir un jeu qui les inspire et les forme est donc fondamental. Les enseignants Teach First apportent les connaissances nécessaires pour créer des plans de cours en phase avec les besoins des élèves comme avec le programme national. Nos diplômés Thales ont notamment été en mesure d’enseigner les bases de la programmation informatique. Le groupe développe également une activité de programmation ciblant les 14-16 ans, qui leur servira en informatique ou en science. »
 

La créativité, source d’inclusion


Les jeux vidéo, la plus grande industrie du divertissement au monde, n’existeraient pas sans des experts créatifs, de formation scientifique et technologique. Voilà qui pourrait servir à attirer les jeunes vers les sciences. L’approche a en tout cas su convaincre Shae Kirkpatrick, ingénieure logiciel en gestion du trafic aérien au siège de Thales en Australie, à Melbourne, depuis trois ans.

« À l’université, j’ai commencé par étudier les beaux-arts », explique Shae Kirkpatrick, qui, issue d’un milieu artistique, a fait de la danse classique pendant seize ans et joue de la flûte et du piano. « J’ai ensuite suivi un cours d’animation avec des étudiants en conception de jeux vidéo, et c’était tellement intéressant – tellement plus créatif que ce que je faisais par ailleurs ! J’ai donc changé de voie pour suivre un cursus d’ingénieur, sans jamais le regretter. »

Aujourd’hui, elle souhaite partager sa passion avec des écoliers, pour les encourager à envisager des carrières dans les sciences et les technologies. Sa démarche est d’autant plus précieuse qu’en Australie, le nombre de diplômés en sciences, ingénierie et technologie recule à un rythme alarmant : de 22 % il y a dix ans, tout diplôme confondu, il est tombé à 16 %. De plus, seulement 14 % des personnels qualifiés dans ces domaines sont des femmes. Shae Kirkpatrick, par exemple, est la seule ingénieure technique dans une équipe d’environ 30 personnes.

Son projet s’organise en plusieurs petites sessions de programmation orientées vers la gestion du trafic aérien. Avec Scratch, outil de programmation disponible en ligne, les élèves apprennent à coder de façon simple, en intégrant l’aspect graphique. Pour créer un programme, un jeu ou une animation, il leur suffit de glisser-déposer des blocs d’instructions sur l’écran, en les combinant comme des briques de Lego. L’attention ne porte pas sur des concepts complexes, mais sur la capacité à résoudre des problèmes et sur les aspects créatifs de la programmation.

Il est crucial de communiquer sur la créativité dans les sciences, l’ingénierie et la technologie, notamment au regard de l’historique de Thales dans la sphère technique, à dominance masculine. Shae Kirkpatrick insiste : « C’est un fait : la défense est dominée par les hommes. Or, il nous faut sortir de chez nous et sensibiliser à ce que nous faisons, montrer l’importance de la créativité et du travail d’équipe, des interactions avec les clients. Tout ce côté lié à la créativité et à l’innovation devrait vraiment intéresser les jeunes étudiantes. »

Bien sûr, de nombreuses dispositions incitent les sociétés comme Thales à diversifier leur personnel. La législation communautaire impose même à toute entreprise domiciliée dans un pays de l’Union européenne d’instaurer d’ici 2020 des quotas favorisant la diversité et d’inclure dans son conseil d’administration au moins 40 % de femmes.

Astrid Neuland, qui œuvre au développement commercial de Thales à Ottawa, fait quant à elle observer combien les résultats commerciaux plaident en faveur d’une diversification du personnel. Elle est aussi vice-présidente exécutive et vice-présidente Affiliations & Sponsorships de l’organisation WiDS (Women In Defence and Security Canada). WiDS encourage la promotion de dirigeantes dans les secteurs de la défense et de la sécurité au Canada. En début d’année, le magazine militaire canadien Esprit de Corps a d’ailleurs classé Astrid Neuland dans le Top 20 2017 des femmes du secteur.
« Plus nos clients diversifient leurs équipes, plus nous devons le faire aussi, commente Astrid Neuland. La plus haut gradée du Commonwealth est une Canadienne, le lieutenant-général Christine Whitecross. Si la diversité est plus visible autour d’elle – en termes de genre, d’origine culturelle, d’éducation et de grade –, il est tout à fait logique d’être plus diversifiés aussi. Nous devrions être le reflet de nos clients. »

C’est là qu’interviennent Freyr et le véhicule spatial à énergie solaire. Sylvia Spruck Wrigley les a imaginés dans une nouvelle sur Giff, une petite fille qui fait l’école buissonnière, pendant un atelier avec des salariés de Thales. L’idée était d’encourager le brainstorming créatif et de montrer comment une équipe composée d’individus d’origines très diverses peut se révéler plus créative grâce à la multiplicité d’approche de ses membres.

Si nous attirons une plus grande diversité de personnels, peut-être les voyages spatiaux à énergie solaire seront-ils bientôt à notre portée ?
 

 


Rob Brown