Savoir partagé

Cet article a été écrit par John Lamb et publié dans le magazine Innovations n°5.
 
Points clés
  • L’attitude à l’égard des transferts de technologie a profondément changé ces vingt dernières années.
  • Les entreprises qui se montraient jadis réticentes mesurent aujourd’hui combien ils sont essentiels à leur développement.
  • Dans de nombreux pays, le transfert de technologie est aujourd’hui inscrit dans les réglementations.

Devenu une composante essentielle des stratégies de développement de bon nombre d’entreprises, le transfert de technologie reste un subtil jeu d’équilibre.

 
« Notre approche commerciale a changé, notre façon de négocier aussi », explique Patrice Caine, président-directeur général de Thales. Bien souvent, la nouvelle approche implique un transfert de technologie. De quoi rendre nerveuses certaines entreprises high tech, mais, pour le PDG du Groupe, c’est le prix à payer pour remporter des marchés.
 
« Nous accueillons volontiers ces changements : dans le monde d’aujourd’hui,  loin d’une simple relation acheteur-vendeur, nos clients recherchent un véritable partenariat, précise-t-il. Le transfert de technologie ne représente pas un risque, du moment qu’il respecte la législation internationale, en particulier dans le domaine de la défense. Si nous voulons être un acteur majeur sur le marché mondial, nous devons non seulement accepter le changement, mais l’encourager. »
Dans les années 90, les entreprises axées sur les technologies conservaient jalousement leur propriété intellectuelle et se montraient très réticentes à la partager. Mais le net rééquilibrage des rapports de force sur les marchés internationaux les a conduites à relâcher leur étreinte.
 
Dans beaucoup de pays, le transfert de technologie est aujourd’hui intégré à la loi – ou est en tout cas devenu incontournable pour remporter des marchés. Aux entreprises désireuses de nouer des partenariats avec des sociétés locales, comme maîtres d’œuvre ou sur un pied d’égalité, les pouvoirs publics imposent de transférer leurs connaissances à des coentreprises ainsi qu’à des laboratoires de recherche locaux.
 
Souvent, les accords engagent à la fois des organismes publics et des entreprises commerciales. Par exemple, il y a trois ans, Thales Alenia Space a entamé un partenariat avec les entreprises brésiliennes Embraer et Telebras en vue de construire un satellite de télécommunications.
 
Parallèlement, Thales signait avec l’Agence spatiale brésilienne un protocole d’entente qui conférait au Groupe un rôle majeur pour définir le programme spatial du Brésil. Ce protocole prévoyait le partage de savoir-faire dans le domaine des télécommunications, de l’observation et de la météorologie par satellite, notamment.
« Il y a deux raisons de transférer des technologies. D’abord, quand on exporte vers un pays, les autorités de ce pays peuvent exiger un transfert de technologie, explique Marko Erman, directeur technique de Thales. Tous les pays souhaitent davantage de valeur ajoutée localement et espèrent développer leur économie en progressant vers l’amont de la chaîne de valeur. Des conditions de ce type se retrouvent dans la plupart des accords d’exportation. »
« En deuxième lieu, on peut vouloir transférer des technologies parce que le projet l’exige. Par exemple, il peut être préférable de développer un produit en Chine ou en Inde parce que la main-d’œuvre locale en a la compétence. Il se peut qu’un produit conçu pour les marchés existants soit trop perfectionné et qu’un développement local donne un résultat plus adapté. »
 
Et Marko Erman de citer plusieurs entreprises ayant décidé de développer des produits « good enough » (en Chine), en s’appuyant sur une chaîne d’approvisionnement locale optimisée, dont les caractéristiques et les performances étaient adaptées aux contraintes locales – bas coûts, facilité d’utilisation, etc. En fin de compte, le produit, conçu pour le marché chinois, s’est avéré intéresser d’autres marchés d’exportation.
 
« On doit souvent procéder à des transferts de technologie pour accélérer le développement. Il peut s’agir d’une condition du contrat, mais on peut aussi vouloir utiliser un pays comme source d’idées nouvelles », estime Marko Erman. Compte tenu du manque d’ingénieurs qualifiés dans certaines régions du monde, les pays qui disposent d’une main-d’œuvre abondante et compétente, comme la Chine et l’Inde, sont très attractifs. D’aucuns y voient un risque de suppression des emplois chez nous, mais c’est tout le contraire : quand une entreprise remporte un important contrat à l’exportation, même si celui-ci prévoit un transfert de technologie, cela contribue à préserver des emplois, voire à en créer de nouveaux dans le pays d’origine.

Agir avec prudence

 
Certaines technologies sont plus sensibles que d’autres. Dans le secteur de la défense, les ventes impliquent toujours des discussions entre États avant la signature de contrats entre les entreprises. Dans la plupart des cas, l’aval des autorités est indispensable pour qu’une exportation ou un transfert technologique puisse avoir lieu.
« Dans le secteur de la défense, il est impératif d’avoir une vision claire des moyens stratégiques qu’on n’entend pas partager avec des partenaires susceptibles de devenir des concurrents, fait observer Martin Defour, directeur technique chargé des Systèmes de mission de défense chez Thales.
« Généralement, nous limitons les transferts de technologie à la coopération au développement avec des laboratoires ou des départements d’université, afin d’améliorer nos relations avec certains pays. En Inde, par exemple, nous avons des accords avec les universités de Bombay et de New Delhi. »
Ces partenariats avec des universités prestigieuses sont un aspect important de l’innovation chez Thales, qui a mis sur pied des projets conjoints avec une cinquantaine d’universités et de laboratoires de recherche de premier plan à travers le monde entier.

Les éventuels effets négatifs des transferts technologiques peuvent s’atténuer de plusieurs façons.
« Protéger son savoir-faire n’empêche pas de transférer des technologies, explique Marko Erman. Il faut savoir clairement ce qui différencie votre produit de ceux de la concurrence, ce que vous souhaitez conserver par devers vous et ce que vous êtes prêt à partager. Par exemple, choisir de conserver un composant – un matériau spécifique ou un procédé – peut suffire à vous protéger.
« On peut transférer la quasi-totalité de la propriété intellectuelle d’un produit complexe, tout en conservant un actif stratégique, même infime, qui préserve notre compétitivité. »

« De cette manière, on renforce les compétences d’autres pays, en les aidant  à étendre leur chaîne de valeur, tout en préservant les différenciateurs qui permettent de rester compétitifs à l’échelle mondiale. »
 
La rapidité des évolutions dans le développement technologique prémunit également contre les éventuels effets négatifs du transfert de technologie. « Le marché mondial est ouvert, si bien que nous pouvons transférer une technologie, tout en sachant que nous devrions de toute manière développer la suivante au plus vite », détaille encore Marko Erman.
 
Il rappelle qu’il y a vingt ans, les entreprises américaines et européennes de télécommunications fabriquaient en Chine des produits d’ancienne génération. Aujourd’hui, la Chine est en pointe, proposant des produits plus sophistiqués que ses concurrents occidentaux.
 
« Impossible d’être sûr que le reste du monde ne va pas nous rattraper, estime Marko Erman. C’est une des règles du jeu : refuser les transferts de technologie, c’est renoncer à exporter. Beaucoup ont peur de recourir à ce modèle en Chine ; d’autres pensent qu’on n’a pas le choix. En dehors du secteur de la défense, ne pas être présent en Chine revient à délaisser une part considérable du marché, ce dont on ressort perdant. »

Une approche graduelle : l'exemple de TST en Chine

 
Jeremy Hooper, PDG de Thales Saic Transportation Systems (TST) – société commune de Thales et Shanghai Electric Group – a participé au transfert progressif, à partir de 2007, de la technologie CBTC (communications-based train control) en provenance de Thales au Canada et en France.
 
« Le transfert de technologie peut être dicté par des impératifs réglementaires, mais il peut aussi procurer des avantages considérables en termes de performances opérationnelles, indique Jeremy Hooper. Dès le départ, TST cherchait à développer en Chine un socle de compétences solide, à l’appui de la croissance du marché intérieur. Il s’agissait ainsi de proposer une expertise réelle de proximité, de réduire la dépendance vis-à-vis des centres internationaux de compétences du Groupe et, partant, de supprimer des sources potentielles de conflits de priorités à l’international. »
 
Le transfert de technologie depuis Thales vers TST (après sa création en 2011) et la
Chine a été réalisé entre 2007 et 2013, selon une approche prudente et graduelle.

Il a d’abord concerné la gestion locale, la conception d’application, l’approvision-nement, l’installation et la mise en service, puis il s’est étendu à un développement logiciel limité et à la validation interne, avant de s’élargir à l’ensemble du cycle de vie du projet, au travers d’activités plus fondamentales comme la conception système, le développement de logiciels vitaux et non vitaux, l’évaluation de la sécurité, etc. En s’appuyant sur ces bases solides, TST est ensuite passé à des activités de recherche et développement plus complexes.
« Ce transfert de technologie vers TST doit notamment sa réussite à la maturité de la base de référence technologique transférée, qui avait déjà été fournie lors de précédents projets en Chine, dans le cadre d’exportations, » précise Jeremy Hooper.
 
« Un autre facteur favorable concerne la disponibilité, en Chine, d’ingénieurs bien formés, dont beaucoup sont titulaires de diplômes hyperspécialisés en transport ou en automatisation. Autrement dit, TST a été en mesure d’absorber le transfert technologique et de grossir rapidement. »
 
« Transférer les technologies, en particulier quand il s’agit de systèmes primordiaux pour la sécurité, ne suffit pas. Il faut aussi transférer un système mature de gestion de l’ingénierie, ainsi qu’une culture de la sécurité et de la qualité. La ligne de produits CBTC SelTrac, véritable ossature de ce transfert technologique, affiche un bilan de sécurité sans aucun incident depuis trente ans, ce qui est unique dans le secteur. Mais il suffirait d’une seule  défaillance pour remettre les compteurs à zéro. Notre volonté de garantir des prestations de livraison et de sécurité de niveau international explique notre choix d’un transfert graduel, et est aussi la raison de notre succès aujourd’hui. »

L’activité principale de TST consiste à fournir la technologie CBTC aux métros chinois, mais, le succès aidant, elle a commencé à la transposer aux systèmes de contrôle des tramways, avec un premier contrat remporté en 2015 à Shanghai – ce qui a d’ailleurs amorcé un nouveau programme de transfert technologique depuis Thales en Italie.

En bref

L’attitude à l’égard des transferts de technologie a profondément changé ces vingt dernières années.
Les entreprises qui se montraient jadis réticentes mesurent aujourd’hui combien ils sont essentiels à leur développement.
Dans de nombreux pays, le transfert de technologie est aujourd’hui inscrit dans les réglementations.