La mue du fantassin

Pour les responsables militaires, il est crucial d’assurer la sécurité des troupes déployées sur les théâtres d’opération, en veillant à ce qu’elles disposent des équipements les plus performants, en temps voulu. Il faut à la fois assurer l’efficacité de leur action et leur sécurité personnelle. Les technologies de communications en réseau et les matériaux les plus avancés sont les principaux leviers de ce changement radical dans l’art de la guerre.

(Cet article est extrait du dernier magazine Innovations)

Les conflits récents et actuels au Moyen-Orient, en Afrique et en Europe de l’Est démontrent que la guerre ne présente plus cette simplicité dans l’opposition que nous lui connaissions, avec des forces conventionnelles qui s’affrontent sur fond d’échiquier aux cases clairement définies, dans une lutte réfléchie pour la conquête du territoire.

L’adversaire est désormais, la plupart du temps, une force éclatée, non conventionnelle, aux antipodes des colonnes et des bataillons du passé. Les soldats sont le plus souvent confrontés à un ennemi dissimulé, qui profite de la complexité de l’environnement urbain pour semer la confusion et désorienter l’adversaire.

Les chefs d’unité et les responsables militaires reconnaissent que l’emploi d’une puissance de feu ou d’une force de frappe écrasante ne donne désormais que des résultats insuffisants. In fine, ce sont les troupes déployées au sol qui font basculer définitivement le conflit. Si la puissance des moyens mis en oeuvre n’est plus garante du succès, il faut donc utiliser une autre approche – une solution qui combine un déploiement plus intelligent des armes, une protection renforcée pour les unités de combat les plus exposées, et une meilleure intégration et connectivité au sein de ce qui est désormais un théâtre de guerre confus, hautement imprévisible, et donc plus dangereux que jamais. Tout reposera donc sur les épaules du soldat.

Coupé sur mesure

Thomas Reydellet, directeur des études stratégiques avancées de Thales Research & Technology, explique que dans un avenir très proche, « les soldats auront besoin d’un haut degré d’autonomie – en termes de logistique, munitions, chargeurs et batteries – pour mener à bien des missions étendues contre des adversaires hybrides, extrêmement adaptables, contre lesquels il faudra utiliser une grande quantité de munitions en raison de leur agilité et mobilité et de leur aptitude à se dissimuler. Le partage d’informations tactiques en temps réel sera vital pour créer une image opérationnelle commune aux différents vecteurs déployés (drones, véhicules, combattants), ce qui permettra aussi de limiter les tirs fratricides et de réduire l’incertitude de l’action entreprise. »

Le futur apparaît plus que jamais numérique. Décrit par les responsables militaires américains comme un « système de combat individuel », le fantassin d’hier est aujourd’hui une unité combattante entièrement équipée, connectée et protégée, capable d’engager avec précision et sécurité un ennemi insaisissable, de communiquer avec ses camarades, de partager instantanément des informations et d’identifier clairement amis et ennemis.

Thomas Reydellet explique que le défi consistant pour un chef d’unité à déployer des soldats sur le champ de bataille moderne dans les meilleures conditions est clairement posé : « Il y aura trois facteurs clés : mobilité, puissance de feu et protection. Cette dernière doit être renforcée, et c’est bien sûr la priorité. Et parce qu’il faut combattre dans un environnement urbain, avec des contraintes spécifiques, en quelque sorte comme capteur d’information entièrement connecté et aussi comme un effecteur – le fantassin devient l’un des éléments fondamentaux du conflit. Il faut être suffisamment proche pour distinguer entre les combattants ennemis et les populations civiles, engager l’adversaire avec précision et le neutraliser avec efficacité, tout cela dans le cadre d’une boucle de décision très brève. Le temps de réaction est souvent la clé du succès. »

Nombre de composantes innovantes de ce soldat high tech sont déjà en service. Certaines forces bénéficient en dotation standard de casques équipés d’antennes GPS permettant d’émettre en permanence des données de positionnement vers les chefs de corps. Les caméras intégrées envoient des images en temps réel, non seulement vers leur base, mais aussi vers des camarades déployés sur le terrain. Quant aux gilets pareballes modernes, ils n’ont plus grand-chose à voir avec les équipements lourds et peu fiables d’il y a seulement une dizaine d’années.

Équiper le soldat du futur nécessite de mobiliser différentes disciplines de pointe : les nanotechnologies et les développements les plus récents dans les matériaux légers et résistants, mais aussi l’impression 3D, pour affiner et fabriquer le kit de combat nécessaire au soldat. Il faut également des systèmes de communication numériques intuitifs, intégrés et sécurisés qui permettent de relier entre eux les soldats en toute transparence, dans le cadre d’un réseau cohérent et fiable.

S’adapter ou mourir

La mission première du soldat consiste bien évidemment à engager l’ennemi. Pour autant, d’autres aspects méritent d’être pris en compte. Interagir avec les populations locales, montrer que l’on connaît les problèmes locaux est essentiel pour le soldat d’aujourd’hui. Si nous pouvons tirer une leçon de l’expérience mitigée des Américains en Irak, c’est l’image largement contre-productive résultant du déploiement d’une force armée coupée de la population qu’elle est censée protéger.

Thomas Reydellet souligne qu’en raison de l’extrême mobilité de l’adversaire, qui sait utiliser au mieux les spécificités du paysage urbain, les soldats doivent se montrer tout aussi mobiles et capables de s’adapter rapidement à leur environnement. Dans le combat urbain, les soldats doivent être en mesure de gérer les trois dimensions, dans la mesure où la menace vient aussi bien du sol que du sous-sol, dans toutes les directions, de jour comme de nuit.

« Dans le contexte actuel des terrains d’affrontement, les solutions technologiques que nous concevons doivent être modulaires, afin d’être adaptées et d’offrir la flexibilité dont le soldat a besoin. Cela signifie qu’il doit être en mesure d’opérer une permutation rapide entre les modes de fonctionnement et d’action, de l’échange courtois avec la population locale jusqu’à l’engagement brutal avec l’ennemi. Si le soldat perçoit un changement dans l’ambiance, ou devine une menace, il doit être capable de s’adapter et de s’engager. Partager des renseignements, avec la capacité à comprendre une situation extrêmement mouvante, tout en maintenant des liaisons malgré le stress du combat, requiert de toute évidence des technologies modernes très spécifiques. »

Un fantassin léger

Il y a bien évidemment des obstacles à surmonter pour regrouper ces technologies en un ensemble cohérent, à même de protéger efficacement le soldat, d’améliorer ses performances et d’élargir ses capacités. Le poids est bien sûr une composante majeure de l’équation. Une grande partie de la technologie requise existe déjà – senseurs et GPS ne sont pas nouveaux –, mais parvenir à l’intégrer dans une veste de combat durable, légère et suffisamment confortable, sans diminution des performances, constitue le test ultime.

« Le facteur poids, va continuer d’être un obstacle à la mobilité d’un soldat de plus en plus connecté en réseau, fait observer Thomas Reydellet. Les soldats devront pouvoir agir avec précision à tout moment, et imposer leur propre tempo à l’adversaire. »

Pour résoudre cette question ô combien ardue du poids des équipements, les experts misent sur l’utilisation de matériaux plus légers. Ceux du MIT, par exemple, ont eu pour objectif de réduire le poids d’un paquetage type de 45 à 7 kg.

« Il y a deux façons d’y parvenir, explique Thomas Reydellet. On peut développer des matériaux plus légers – la plupart basés sur les nanomatériaux – et/ou combiner diverses fonctionnalités en une seule, afin que de disposer d’une technologie pouvant remplir plus d’une tâche à la fois. »

Le kit multifonction constitue une solution prometteuse. Ainsi, un fusil peut également servir de radio, grâce à une modification relativement simple.

« On obtient ainsi plus de capacités par kilo, poursuit Thomas Reydellet. Certaines études médicales estiment qu’un soldat ne peut transporter plus de 35 % de son poids corporel. Si ce rapport est de 45 %, par exemple, la personne se trouve alors considérablement ralentie dans ses actions et ses déplacements. »

L’exosquelette constitue un autre facteur de changement pour aider le soldat. Bien que les scientifiques n’en soient encore qu’à une phase préliminaire, des recherches intensives sont conduites dans différents pays en vue de développer des exosquelettes adaptés au combat, capables d’augmenter la force physique du soldat, de doper son endurance et d’accroître sa capacité à porter des charges.

Les chercheurs de l’Agence américaine pour les projets de recherche avancés dans la Défense (DARPA) ont également planché sur un exovêtement, avec pour objectif d’« utiliser un système (ou réseau) de structures fonctionnelles, de commande et de transmission contrôlées en boucle, capable de protéger les zones corporelles les plus sujettes aux blessures, en mettant l’accent sur les tissus mous qui assurent l’interface avec le système osseux. »

Overdose d’informations

L’un des problèmes récurrents auxquels sont confrontés les spécialistes qui élaborent des solutions technologiques innovantes est la limite du système cognitif humain. Les innovations appliquées aux systèmes de combat offrent la possibilité de fournir aux soldats et à leurs chefs de groupe une masse d’informations.

Mais alors que dans un bureau les analystes peuvent éventuellement disposer de plusieurs semaines pour absorber, étudier et vérifier les données obtenues, le soldat engagé dans une opération ne peut se permettre ce luxe. Les responsables militaires doivent donc décider du caractère important ou superflu de telle ou telle information. Compte tenu des capacités de collecte de données des drones, par exemple, il est légitime de se demander à quel moment un soldat risque d’être noyé sous les monceaux d’informations, les coordonnées géographiques et les ordres provenant de sa hiérarchie ?

Différentes études, notamment aux États-Unis, ont tenté de mesurer et d’évaluer le point auquel une surdose d’informations survient chez un homme déjà en état de stress. Le programme Augmented Cognition de l’US Army s’intéresse plus particulièrement aux moyens d’aider les troupes à décider des informations à inclure et à conserver.

L’un des moyens susceptibles de gérer la surcharge d’informations est un système portable qui utilise des capteurs corporels pour fournir des données cardiaques et électro-encéphalographiques permettant de surveiller l’activité cognitive dans le cerveau et le flux sanguin dans le reste du corps. Ces données sont ensuite rediffusées par les soldats équipés de systèmes adaptés vers les chefs d’unité, ce qui permet à ces derniers d’augmenter ou de diminuer le volume et la diversité des informations transmises au combattant.

La future génération de casques fournira également aux soldats une vision périphérique à 360°, explique Thomas Reydellet : « Sur la base des études réalisées, ces casques seront équipés de plusieurs caméras qui permettront au soldat de zoomer et de modifier le focus par simple commande vocale. »

Thomas Reydellet souligne que c’est maintenant une pratique courante pour un soldat d’avoir une arme équipée d’une caméra lui permettant d’envoyer des images et des informations à ses camarades. Les techniques de réalité augmentée pourraient également être utilisées pour améliorer l’analyse de la situation.

« Cette approche aide aussi le chef d’unité à prendre des décisions plus rapides et à les faire diffuser instantanément tout au long de la chaîne de commandement. Le soldat est un élément de ce réseau. Il est important pour lui de partager les données en temps réel, de maximiser la compréhension de la situation. Avec pour résultat une amélioration significative de l’efficacité de chaque soldat. »

Les commandants de régiments regrettent depuis longtemps leur difficulté à définir une stratégie et à réagir en temps réel sur un espace de bataille hautement fracturé et confus. Équiper le fantassin avec un ensemble d’outils de communication et de reporting peut donc avoir un impact réel sur la décision.

Quant au travail que font les universités et les laboratoires de R&D dans le monde, il n’a en fait qu’un seul objectif : « Il s’agit de raccourcir la boucle de décision, de réduire le temps nécessaire pour décider, agir et contrôler le tempo de la manoeuvre. Quand on est en mesure de voir, de bouger et de faire feu quelques secondes avant son adversaire, on dispose d’un avantage déterminant. La technologie peut offrir toutes sortes de bénéfices et améliorer les performances du combattant. Mais si elle ne fait que l’alourdir et le ralentir, celui-ci est alors désavantagé. Nous cherchons à utiliser les nouvelles technologies aussi efficacement que possible pour protéger et servir les soldats déployés sur le terrain. »

Du liquide au solide
Vouloir protéger une vie humaine à l’aide d’un simple liquide peut a priori sembler étrange. Des études font pourtant apparaître qu’un blindage liquide – souple, léger et incroyablement résistant – peut offrir des avancées significatives en termes de protection pendant le combat. Certains blindages à base de liquides peuvent servir de protection légère en se solidifiant instantanément lors d’un impact. Le blindage liquide repose sur l’utilisation de fluides qui s’épaississent automatiquement sous l’action du cisaillement. Autrement dit, des fluides dont la viscosité augmente à l’impact, devenant alors plus épais et presque solides. Ce blindage d’un nouveau type, sur lequel planche le laboratoire de recherche de l’US Army, n’est d’ailleurs pas un blindage à proprement parler. Le liquide est intégré à un gilet de protection dont les propriétés sont renforcées lors de l’impact d’un projectile comme une balle ou un éclat d’obus. Le liquide répartit l’impact sur une zone plus étendue qu’avec un simple système pare-balles classique, réduisant ainsi la force de l’impact en l’éloignant du point de contact initial. Le kevlar est devenu le matériau de protection standard sur le champ de bataille mais il présente certains inconvénients. Comme blindage solide il n’offre aucune souplesse, ce qui constitue une gêne au mouvement. Et bien que les scientifiques se soient efforcés de le rendre aussi léger que possible, il reste lourd. Le blindage liquide semble donc être une option très prometteuse.