« À l’ère du numérique, la sécurité doit anticiper les menaces » : Entretien avec Philippe Vallée
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À l’occasion de la Journée mondiale de la protection des données, nous avons échangé avec Philippe Vallée, Directeur général adjoint Cybersécurité et Identité Numérique, pour comprendre les enjeux actuels de la protection des données, le rôle de l’intelligence artificielle et de la biométrie, et les défis posés par les deepfakes.
Chaque semaine, une nouvelle fuite de données fait la une. Comment éviter que ce risque ne devienne une fatalité ?
Informations personnelles exposées, comptes piratés, identités usurpées. Le risque serait presque devenu banal à force de répétition. Mais s’il y a une chose que nous ne devons jamais accepter, c’est l’idée que la perte de contrôle de nos données soit inévitable.
À l’occasion de la Journée mondiale de la protection des données, rappelons une évidence : nos données sont devenues l’une des ressources les plus convoitées au monde. Elles révèlent qui nous sommes, où nous vivons, ce que nous consommons, comment nous nous déplaçons. Les protéger n’est plus seulement une question technologique : c’est un enjeu de confiance, de souveraineté et, au fond, de liberté individuelle.
D’après les études récentes, le coût moyen d’une violation de données atteint désormais plusieurs millions d’euros par incident, un record historique. Plus frappant encore : plus de 80 % des cyberattaques réussies exploitent une faiblesse liée à l’identité, comme un mot de passe compromis ou une authentification insuffisante. Le message est clair : la sécurité numérique ne peut plus reposer uniquement sur ce que nous savons – un code, un mot de passe – mais doit aussi intégrer ce que nous sommes.
Vous mentionnez l’identité comme clé de la sécurité. La biométrie est-elle la solution pour renforcer cette protection ?
Absolument. La biométrie s’impose comme une réponse concrète à ce défi. Contrairement aux identifiants traditionnels, qui peuvent être volés, devinés ou partagés, nos traits biométriques sont uniques et intrinsèques. Ils incarnent la preuve ultime de notre identité, car ils nous définissent sans équivoque.
Certains débattent encore de la biométrie, parfois de manière caricaturale, mais elle reste l’un des moyens les plus fiables pour protéger l’accès aux données et services sensibles. Une empreinte digitale, un visage ou une iris ne se devinent pas, ne s’oublient pas et ne se partagent pas – en tout cas, pas aussi facilement qu’un mot de passe.
Philippe Vallée, Executive Vice-President, Cybersecurity & Digital Identity © Éric Malemanche - Encre noire - Thales
Le passeport biométrique existe depuis les années 2000. En quoi ce modèle inspire-t-il la sécurité numérique aujourd’hui ?
En effet, ce n’est pas une technologie nouvelle sortie de nulle part. Le premier standard du passeport biométrique international date de 2003 sous l’égide de l’OACI, et repose sur un principe simple mais remarquablement efficace : des données d’identité chiffrées, stockées et vérifiées de manière sécurisée. Vingt ans plus tard, ce modèle fait toujours référence. Il a fait ses preuves à l’échelle mondiale, auprès de milliards de voyageurs, dans des contextes où le niveau d’exigence est maximal.
Aujourd’hui, cette logique s’étend naturellement au monde numérique. En Europe, le règlement eIDAS (electronic IDentification, Authentication and trust Services) fournit un cadre juridique clair pour l’identification électronique et les services de confiance. Il permet aux citoyens de prouver leur identité à distance, avec des méthodes fortes, sécurisées et légalement reconnues, pour accéder à des services en ligne – de l’administration publique à la banque, en passant par la santé ou les transactions sensibles.
Dans ce cadre, la biométrie joue aussi un rôle clé : elle permet de lier de façon fiable une identité numérique à une personne réelle, sans ambiguïté, aussi bien dans le monde physique que dans le monde en ligne. Elle devient le pont entre ces deux univers, garantissant que la personne qui se connecte est bien celle qu’elle prétend être. Contrairement à une idée reçue, renforcer la protection des données ne signifie pas compliquer la vie des utilisateurs. Bien au contraire. Les technologies les plus avancées sont celles qui sécurisent sans se faire remarquer, qui protègent tout en fluidifiant les usages : accéder à un service public, se connecter à distance, payer, signer ou voyager ; en toute confiance.
L’intelligence artificielle est souvent perçue comme une menace. En sécurité numérique, devons-nous la craindre ?
L’intelligence artificielle cristallise à la fois fascination et inquiétudes. Détournée par des cybercriminels, elle permet aujourd’hui d’automatiser les attaques, de générer des deepfakes toujours plus crédibles, de créer des campagnes de phishing hyperréalistes ou encore de contourner plus rapidement certaines défenses traditionnelles.
Mais la réalité est plus nuancée, et surtout plus encourageante. Car l’IA est aussi l’un des leviers les plus puissants pour lutter contre ces mêmes menaces. Face à des attaques devenues massives, rapides et polymorphes, seule l’IA est capable d’analyser des volumes colossaux de données en temps réel et de repérer ce que l’œil humain ne peut plus voir.
Comment l’IA permet-elle de passer d’une sécurité réactive à une sécurité prédictive ?
L’IA renforce la cybersécurité à tous les niveaux : détection d’anomalies en temps réel, analyse comportementale, corrélation d’événements, et surtout, anticipation des attaques avant qu’elles ne se produisent. Elle permet de passer d’une logique de réaction à une logique de prévention, voire de prédiction.
Bien encadrée, transparente et éthique, l’IA devient un véritable bouclier numérique. Elle n’a pas vocation à remplacer l’humain, mais à l’augmenter. Elle donne aux entreprises, aux États et aux citoyens les moyens de reprendre l’avantage dans un environnement où la confiance est devenue un enjeu stratégique.
Les deepfakes posent un défi majeur. Comment l’IA peut-elle aider à rétablir la confiance dans ce domaine ?
Face aux deepfakes et aux manipulations numériques, la question n’est plus seulement « Peut-on faire confiance ? », mais « Comment prouver ce qui est réel ? ». C’est précisément là que l’IA, appliquée à la cybersécurité et à l’identité, fait toute la différence.
Dans la lutte contre les deepfakes, l’IA joue un rôle déterminant. Elle permet de détecter les signaux faibles qui trahissent une manipulation : micro-incohérences dans un visage, anomalies dans la voix, ruptures dans les mouvements, artefacts invisibles à l’œil nu. Elle analyse les comportements, les usages, les contextes, et croise les données pour distinguer le vrai du faux ; même lorsque la fraude est sophistiquée.
Quel message souhaitez-vous transmettre à l’occasion de la Journée mondiale de la protection des données ?
Nous ne devons pas nous habituer aux fuites de données. Au lieu de les considérer comme une fatalité, posons-nous les bonnes questions : Quelles données partageons-nous ? Avec qui ? Pour quel usage ? Et surtout : Quelles technologies sont mises en place pour les protéger ?
La bonne nouvelle, c’est que les innovations sont là. Elles progressent vite. Et lorsqu’elles sont déployées avec exigence et responsabilité, elles nous permettent de bâtir un monde numérique où la confiance redevient la norme, et non l’exception. En matière de données personnelles, la vigilance n’est pas une contrainte. C’est une condition essentielle de la liberté numérique.