Dans la guerre électronique, l’IA peut changer la donne
© Thales - Temps Présent
Interception et identification de communications radios, brouillage radar à vocation offensive ou défensive… Dans un conflit de haute intensité opposant des armées de nations technologiquement avancées, les systèmes de communication se multiplient et gagnent en complexité. La quantité d’émissions électromagnétiques sur le champ de bataille atteint un niveau colossal. Dans ce nouveau monde, l’intelligence artificielle pourrait bien devenir un atout indispensable pour prendre l’ascendant sur l’adversaire et conserver sa liberté d’action.
Position paper
Au fil des dernières décennies, la guerre n’a pas échappé à la règle commune : tout y est de plus en plus rapide, et de plus en plus complexe. Remontons le temps : au début du premier conflit mondial, en 1914, les communications militaires reposent largement sur le télégraphe filaire et les estafettes avec quelques dizaines d’émetteurs-récepteurs radio pour l’ensemble de l’armée française. Un siècle plus tard, le contraste est saisissant. Chaque soldat emporte au moins un matériel de communication dans son équipement. Dans un conflit actuel, deux armées, s’affrontant sur un front de plusieurs centaines ou milliers de kilomètres, génèrent un volume massif d’informations qu’il faut traiter en temps réel pour obtenir l’avantage tactique.
La guerre électronique consiste à analyser l’adversaire face à soi afin d’obtenir des renseignements exploitables immédiatement, dans un objectif tactique pour se protéger ou pour le neutraliser.
Frantz Loutrel - directeur architectures et solutions pour la GE et de renseignement chez Thales
Détecter, interpréter, contrôler ou perturber les signaux dans le spectre électromagnétique, généralement des transmissions radar, radio ou infrarouge, pour se protéger des menaces et anticiper les manœuvres adverses : en quelques décennies, la guerre électromagnétique (GE) est devenue un élément prioritaire dans l’arsenal militaire. « La GE consiste à analyser l’adversaire face à soi afin d’obtenir des renseignements exploitables immédiatement, dans un objectif tactique qui peut-être de se protéger ou de le neutraliser. Contrairement à d’autres approches, on ne cherche pas l’exhaustivité : une marge d’incertitude est acceptable, car la rapidité est primordiale (1) », précise Frantz Loutrel, directeur architectures et solutions pour la GE et de renseignement chez Thales.
(1) C’est ce qui distingue la guerre électronique (GE) du renseignement d’origine électromagnétique (ROEM), qui a pour but de collecter une information très précise mais sans urgence immédiate, en préparation d’une action future.
Alléger la charge mentale, mieux apprécier des situations complexes
En situation de combat, l’agilité est une question vitale : il faut détecter et neutraliser dans le délai le plus bref possible. Or, les soldats en charge de la guerre électronique peuvent être soumis à des émotions fortes, à la fatigue, et doivent également gérer d'autres impératifs tels que se nourrir, se mettre à l'abri et se reposer… « Pour toutes ces raisons, de façon très logique, les soldats sur le terrain ne sont pas tout le temps à 100% de leurs capacités », précise Frantz Loutrel. C’est là que l’intelligence artificielle peut faire la différence : en allégeant la charge mentale d’un opérateur, en lui permettant de mieux apprécier des situations complexes sur la durée de l’engagement.
Un exemple parlant, développé par Thales, est l’outil Com boosté à l’IA. Il permet d’identifier des signaux de communication dans différentes bandes de fréquences. Com peut isoler des signaux d’intérêt, proposer des mesures appropriées, suggérer des similarités entre signaux, mettre en avant des portions de signal riches en informations... allégeant ainsi la charge cognitive de l’opérateur et lui facilitant la tâche.
© Bernard Rousseau
L’IA permet de créer des produits évolutifs dans le temps
Au-delà de son efficacité pour la détection, Com est évolutif, comme l’explique François Sausset, Data science team leader et co-rédacteur du Position paper L’IA dans la guerre électromagnétique, publié par Thales : « Si l’IA a détecté et identifié une source inconnue, on va pouvoir intégrer rapidement cette information dans le système, pour le rendre plus efficace. Ce n’était pas aussi rapide auparavant. C’est crucial dans un contexte où le tempo de la guerre s’accélère, avec des outils de communication et des fréquences qui changent en permanence. »
Thales intègre également l’IA dans une solution d’analyse des données sonores dans le domaine aéroporté (KIA). Elle fonctionne au niveau de l’extrait audio (améliorer la qualité du signal, isoler les voix et les bruits de fond, retranscrire et séparer les locuteurs…) mais aussi de la base de données : détecter l’activité vocale, regrouper les enregistrements selon divers critères pour recroiser des informations...
« Cette solution permet de traiter plus facilement des signaux très dégradés, puisque issus d’interceptions », confirme François Sausset.
« Les tests que nous avons fait avec des opérationnels ont montré que nos outils leur permettent d’être plus efficaces, plus concentrés, et moins fatigués en fin de mission. »
Bénéficier du retour d’expérience grâce à l’IA
Aider l’opérateur à réagir vite, faire le tri dans une grosse quantité d’informations, libérer de la « bande passante » cognitive : voici certaines des promesses de l’intelligence artificielle dans le cadre de la guerre électromagnétique. Com et KIA sont déjà une réalité, et sont en cours d’intégration dans les solutions de Thales.
L’intelligence artificielle peut également jouer un rôle clé dans le retour d’expérience. « Un adversaire, encore plus s’il dispose d’un effectif militaire important, agit selon une doctrine, des schémas tactiques pour lesquels il a entrainé ses unités et qu’il a utilisé lors d’actions ou de conflits passés », explique Frantz Loutrel. « Or, l’IA a la capacité de retenir efficacement toutes ces données du passé. Elle peut fournir un retour d’expérience pertinent, basé sur ces informations, pour mieux anticiper les prochaines décisions de l’adversaire. »
Intégrée dans des produits de détection ou de brouillage, ou utilisée pour le retour d’expérience, l’intelligence artificielle ne supplantera pas le renseignement d’origine humaine ni d’autre renseignement technique comme l’imagerie ou le cyber. Son adoption à grande échelle dans les équipements militaires dépendra de la valeur réelle, concrète, qu’elle apportera au quotidien aux opérateurs sur le terrain.
Mais une chose est certaine : avec le retour des conflits de haute intensité, où le nombre et la complexité des signaux émis ne fait qu’augmenter, elle fait partie des outils qui pourront faire la différence dans les décennies à venir. « La question principale autour de cette technologie sera de ne pas dépendre des autres, de se donner les moyens d’être souverains », tient à rappeler Frantz Loutrel, « afin de s’équiper avec des IA qui sont conformes à notre éthique et à nos valeurs. »