« ReArm Europe vise autant à accroître les volumes de production qu’à garantir l’efficacité opérationnelle dans la durée. »
© Adrien Daste - Thales
Comment Thales accélère la production et l’innovation pour une Europe plus résiliente ? Thierry Weulersse, VP ReArm Europe, nous éclaire sur les enjeux.
Qu’est-ce qui a déclenché l’initiative ReArm Europe, et pourquoi est-elle cruciale aujourd’hui ?
L’Europe connaît une transformation profonde de sa posture de défense. La guerre en Ukraine en a été le catalyseur, mais la dynamique actuelle dépasse largement un seul conflit. Les attentes renouvelées de l’OTAN vis-à-vis des pays européens pour respecter leurs engagements en matière de dépenses de défense, l’instabilité géopolitique croissante et les appels de plus en plus nombreux à ce que l’Europe assume davantage la responsabilité de sa propre sécurité ont profondément modifié le paysage stratégique.
Avec des initiatives telles que Readiness 2030, lancée en mars 2025, et la hausse des budgets nationaux de défense – certains visant désormais 3 à 5 % du PIB – l’urgence est évidente : l’Europe se prépare à atteindre un nouveau niveau de préparation militaire à l’horizon 2030, en passant d’une logique de dividendes de la paix à une logique de préparation stratégique.
La question n’est plus de savoir si l’Europe doit renforcer ses capacités de défense.
La question est désormais à quelle vitesse elle peut le faire.
Que signifie concrètement être « prêt d’ici 2030 » ?
Cela signifie renforcer les capacités dans tous les domaines opérationnels, aujourd’hui étroitement interconnectés : terre, air, mer, espace et cyber.
L’Europe doit notamment renforcer sa défense aérienne, ses réseaux de capteurs, la guerre électronique, la cyber-résilience, ainsi que ses capacités de drones et de lutte anti-drones, les télécommunications et la surveillance spatiales, les capacités navales… tout en garantissant une interopérabilité complète entre les forces alliées.
Cela implique également de réduire certaines dépendances structurelles, en particulier dans des domaines où l’Europe reste encore fortement tributaire d’équipements ou de technologies non européens.
Thierry Weulersse, VP ReArm Europe © Elza Lőw
Comment Thales répond-il à cette accélération ?
En tant qu’acteur majeur de la défense présent dans plus de 20 pays européens, Thales a mis en place une task force dédiée, « ReArm Europe », structurée autour de trois priorités principales.
La première consiste à répondre aux besoins d’acquisition urgents, en particulier pour les pays géographiquement exposés aux tensions actuelles. Nous devons être capables de livrer rapidement et en volume des systèmes éprouvés et immédiatement opérationnels.
La deuxième priorité est de combler les lacunes capacitaires existantes, tout en investissant dans les technologies de nouvelle génération – qu’il s’agisse de systèmes intégrant l’intelligence artificielle, de capacités cyber ou de plateformes autonomes – qui définiront la supériorité opérationnelle de demain.
Enfin, la troisième consiste à renforcer la coopération entre les industries européennes, afin de proposer des solutions hautement performantes fondées sur les meilleures technologies disponibles en Europe, tout en consolidant la Base Industrielle et Technologique de Défense Européenne (BITDE / EDTIB).
ReArm Europe vise donc autant à accroître les volumes de production qu’à garantir l’efficacité opérationnelle dans la durée.
Accélérer « en volume et en cadence » semble ambitieux. Qu’est-ce que cela implique ?
Cela suppose une transformation industrielle en profondeur.
Thales a déjà connu des croissances exponentielles sur plusieurs lignes de produits, notamment dans les munitions et les radars, ainsi que dans les systèmes de communication et navals. Cela inclut également des programmes d'accompagnement comme le Rafale, dont la production continue de s'intensifier pour répondre à la demande, tant en Europe qu'à l'international.
Parallèlement, nous renforçons significativement nos effectifs. Après avoir recruté environ 8 000 personnes en 2024, puis un volume comparable en 2025, nous prévoyons de recruter 9 000 collaborateurs supplémentaires en 2026. La concurrence pour attirer les talents est particulièrement forte dans l’ensemble des métiers de la recherche, du développement et de la production.
Au-delà des recrutements, cette montée en puissance suppose également des investissements importants dans les infrastructures industrielles et un renforcement de la résilience des chaînes d’approvisionnement.
Nous travaillons activement à réduire les dépendances critiques, à diversifier nos sources d’approvisionnement et, lorsque cela est nécessaire, à localiser certaines productions stratégiques. Nous renforçons par exemple nos capacités internes dans le domaine des cartes électroniques et soutenons la relocalisation de la production de semi-conducteurs en France, notamment grâce à des partenariats avec des entreprises telles que Foxconn et Radiall.
L’enjeu n’est pas seulement d’augmenter les volumes. Il s’agit aussi de garantir que nos chaînes d’approvisionnement restent robustes et opérationnelles, même en cas de perturbations logistiques majeures.
Comment répondez-vous aux attentes européennes en matière de souveraineté industrielle ?
C’est une dimension centrale du réarmement européen.
Les pays qui investissent massivement dans la défense attendent légitimement non seulement des capacités opérationnelles, mais également des retombées industrielles : des emplois, du savoir-faire et un contrôle souverain sur les technologies critiques.
Thales accompagne cette dynamique à travers des stratégies de localisation industrielle et des partenariats de long terme. Dans de nombreux cas, cela signifie développer des implantations industrielles dans les pays partenaires, transférer des compétences ou bâtir des coopérations solides avec les industries nationales.
L’objectif n’est pas simplement d’exporter des équipements. Il s’agit de renforcer, pays par pays, l’ensemble de la base industrielle et technologique de défense européenne, tout en préservant l’efficacité et la performance.
Thales dispose d’une solide expérience des programmes de coopération en Europe.
La coopération européenne en matière de défense est souvent complexe. Qu’est-ce qui la rend efficace ?
La coopération ne fonctionne que lorsqu’elle est guidée par la performance.
Une coopération efficace consiste à combiner des compétences complémentaires afin d’apporter la meilleure valeur aux clients.
Thales dispose d’une solide expérience des programmes de coopération en Europe. Parmi les exemples figurent le programme SAMP/T, développé avec MBDA en France et en Italie, ainsi que le programme MMCM mené avec BAE Systems et Saab en France et au Royaume-Uni.
Nous participons également à des partenariats stratégiques à travers des joint-ventures, notamment avec Kongsberg en Norvège et Diehl en Allemagne, ainsi qu’à de nombreuses initiatives technologiques soutenues par le Fonds européen de défense.
Ces expériences montrent que la réussite repose sur le choix des bons partenaires, le maintien d’une excellence technologique et la garantie que l’efficacité reste au cœur de la coopération.
Nous devons aujourd’hui approfondir ces coopérations et inviter de nouveaux partenaires à rejoindre ces initiatives pour construire ensemble les capacités de défense de demain.
Thales a récemment annoncé le lancement de SkyDefender. Qu’est-ce que cela signifie pour la préparation défensive européenne ?
SkyDefender est un système intégré de défense aérienne et antimissile (IAMD) multi-couches et multi-domaines, offrant une protection complète contre tous les types de menaces aériennes, qu’elles proviennent du sol, de la mer ou de l’espace, et ce, sur des distances allant de quelques kilomètres à plusieurs milliers de kilomètres.
Ce système répond à trois évolutions majeures dans l’environnement sécuritaire européen : Une architecture en couches pour contrer des menaces complexes et multi-domaines. Un système ouvert et évolutif, conçu pour s’intégrer aux actifs nationaux existants, favorisant ainsi l’interopérabilité et une évolution durable des capacités.
En intégrant les capacités des partenaires, des technologies et des systèmes nationaux, SkyDefender renforce une défense souveraine européenne plus connectée et coopérative.
Engineers working on, the GM200 MM/C radar in Hengelo, The Netherlands. © Adrien Daste - Thales
L’innovation est souvent présentée comme déterminante. Quels sont vos axes prioritaires ?
L’innovation est décisive, car les cycles technologiques s’accélèrent.
Quatre domaines apparaissent particulièrement structurants.
1. Accélérer la prise de décision et l’engagement des systèmes d’armes
L’intelligence artificielle et le traitement avancé des données constituent des leviers essentiels pour répondre aux nouvelles menaces.
L’IA est déjà intégrée dans des systèmes allant des radars intelligents aux plateformes de guerre des mines, ainsi que dans des architectures de commandement C2 et C4I. L’IA est aussi au cœur du dôme intégral de défense aérienne et antimissile de Thales : SkyDefender.
Grâce à des initiatives comme cortAIx, qui rassemble plusieurs centaines de spécialistes de l’IA au sein du Groupe, nous accélérons l’intégration d’une IA de confiance dans les systèmes de défense.
2. Accroître la masse opérationnelle tout en protégeant les personnels grâce à l’autonomie
Les plateformes autonomes permettent aux forces armées d’augmenter leur masse opérationnelle tout en limitant l’exposition des personnels.
Cette évolution est déjà visible dans les capacités ISR UAV telles que Peregrine, Noctua et CURCO, mais également dans les systèmes de lutte contre les mines maritimes et les munitions rôdeuses.
3. Maintenir les capacités clés dans des environnements contestés
Les conflits contemporains reposent de plus en plus sur la guerre électronique, les adversaires cherchant à perturber les communications ou à neutraliser les systèmes radar.
L’innovation est donc essentielle pour développer des capacités de communication et de détection résilientes, capables d’opérer dans des environnements saturés ou fortement dégradés.
Les systèmes doivent être distribués, robustes et capables de fonctionner sous forte contrainte. C’est notamment l’objectif de solutions telles que Drakon pour les communications résilientes, les radars Sea Fire et Ground Master, ainsi que les systèmes de guerre électronique numérique Sentinel et Vigile D.
4. Détecter, protéger, restaurer et répondre face aux cybermenaces
Les données et la connectivité sont désormais au cœur des opérations militaires.
Sans protection cyber robuste, un avantage technologique peut rapidement se transformer en vulnérabilité.
La cybersécurité doit évoluer en parallèle de l’intelligence artificielle et de l’exploitation des données.
Dans ce domaine, nous avons récemment qualifié la première plateforme cloud souveraine, Premiens, via notre joint-venture Lens.
Thales est particulièrement bien positionné pour accélérer ces innovations, car nous opérons dans les cinq domaines opérationnels — terre, air, mer, espace et cyber — avec une expertise approfondie dans chacun d’eux.
Les conflits modernes étant désormais fondamentalement multi-domaines, la supériorité repose à présent sur l’intégration fluide entre tous les environnements.
Les systèmes de demain devront donc non seulement exceller individuellement, mais aussi fonctionner de manière cohérente entre les domaines, afin de permettre un véritable combat collaboratif.
Cette maîtrise multi-domaines constitue l’un des fondements de la prochaine génération d’innovation européenne en matière de défense.
La vitesse et la fiabilité ne sont pas incompatibles.
Le développement des systèmes de défense est souvent critiqué pour sa lenteur. Comment accélérer ?
Une approche clé consiste à adopter une livraison incrémentale des capacités. Plutôt que d’attendre un système parfait, nous déployons rapidement des capacités opérationnelles, recueillons les retours des forces et faisons évoluer les systèmes en continu.
Nos architectures logicielles permettent déjà des cycles de développement agiles, avec des mises à jour fréquentes intégrant les retours opérationnels. Cela réduit les cycles de validation et garantit que les systèmes évoluent en phase avec les réalités du terrain.
Nous exploitons également les données de santé des systèmes afin d’anticiper les besoins de maintenance et d’améliorer la disponibilité.
L’objectif est simple : rester au plus près de l’utilisateur et s’adapter en permanence.
À quoi ressemblerait le succès de ReArm Europe ?
Le succès signifie que les forces armées européennes ont pleinement confiance dans leurs équipements : leur performance, leur disponibilité et leur résilience.
Cela signifie également avoir construit une relation de confiance durable entre l’industrie et les forces armées, permettant de s’adapter rapidement à l’évolution des menaces.
En définitive, le succès ne se mesurera pas uniquement en budgets ou en volumes de production, mais en niveau de préparation, en durabilité et en supériorité opérationnelle.