« La ligne de front se déplace au rythme des drones »
© Thales
À la veille d’Eurosatory, le général Bernard Barrera, conseiller Défense Terre de Thales, revient sur les enseignements des conflits récents et sur leurs conséquences pour les forces armées. De la haute intensité aux technologies de rupture, il partage sa vision des capacités nécessaires pour répondre aux défis du champ de bataille d’aujourd’hui et préparer celui de demain.
Quels enseignements tirer des conflits actuels ?
Le premier enseignement est le retour du combat de haute intensité. Si les contextes diffèrent, l’Ukraine et le Moyen-Orient mettent en évidence une même réalité : le retour d’un affrontement multi-domaines, où les opérations terrestres, aériennes, maritimes, spatiales et cyber sont étroitement imbriquées.
En Ukraine, nous observons un conflit terrestre de haute intensité marqué par une guerre de position qui s’inscrit dans la durée. Le champ de bataille est plus étendu, plus contesté, plus transparent et plus létal. Les drones, les capteurs, les moyens de guerre électronique et les systèmes de commandement connectés permettent aujourd’hui d’observer et d’agir dans la profondeur. La ligne de front n’est plus là où les soldats voient l’ennemi ; elle se déplace désormais là où les drones le voient.
Au Moyen-Orient, l’enseignement majeur est celui de la saturation. Des vagues de drones et de missiles visent simultanément les forces, les infrastructures critiques, les centres urbains et les installations énergétiques. Des acteurs disposant de moyens relativement limités sont désormais capables de menacer des actifs stratégiques grâce à des systèmes peu coûteux, produits très rapidement en grand nombre. Cela pose une question centrale : que faut-il intercepter, avec quel moyen, et à quel coût ? On ne peut pas durablement répondre à chaque menace à bas coût avec un intercepteur sophistiqué.
Ces conflits récents et en cours ont donc déjà profondément fait évoluer les tactiques. L’omniprésence des drones, la montée en puissance de la guerre électronique et l’accélération des flux d’information transforment la conduite des opérations. Pour autant, la nature de la guerre n’a pas fondamentalement changé. Il faut toujours manœuvrer, se protéger, se renseigner, frapper et durer. Ce qui change, c’est la vitesse à laquelle circulent les informations, se prennent les décisions et les effets se manifestent.
Dans ce contexte, l’accélération de la boucle OODA – Observer, Orienter, Décider, Agir – est devenue un enjeu majeur. La capacité à raccourcir les cycles de décisions et à relier rapidement capteurs, systèmes de commandement et effecteurs est devenue un élément déterminant de supériorité opérationnelle.
© Adrien Daste - Thales
Comment ces enseignements redéfinissent-ils les besoins des armées ?
Les armées font à nouveau face aux exigences du combat de haute intensité qu’elles avaient dû en partie délaisser au cours de ces trente dernières années, marquées par des réductions financières et capacitaires successives. Pendant plusieurs décennies, les ressources se sont concentrées sur les opérations expéditionnaires. Aujourd’hui, il s’agit de reconstituer certaines capacités disparues ou maintenues à un niveau échantillonnaire.
Le retour d’expérience est aujourd’hui essentiel. C’est lui qui permet de comprendre l’évolution des menaces et d’adapter les capacités au rythme du combat actuel.
Cela passe d’abord par le comblement de lacunes identifiées sur les théâtres récents, caractérisés par des postes de commandement plus mobiles, la guerre électronique, la défense sol-air, la lutte anti-drones, les drones tactiques, le feu dans la profondeur, ou encore les capacités de niveau divisionnaire et corps d’armée.
Les forces recherchent aujourd’hui des capacités qui leur permettent d’accélérer la prise de décision, de mieux se protéger et de conserver leur liberté d’action dans des environnements fortement contestés. Cela passe notamment par des systèmes de commandement et de conduite des opérations plus agiles et davantage orientés données, intégrant l’intelligence artificielle, mais aussi par des capacités renforcées de guerre électronique, de défense sol-air et de lutte anti-drones. Les armées s’intéressent également aux drones et aux munitions téléopérées, à une connectivité discrète et hybride, ainsi qu’au combat collaboratif entre plateformes habitées et non habitées.
Les conflits actuels rappellent également qu’il faut trouver un nouvel équilibre entre technologie et masse, entre performance et volume : des équipements performants, disponibles rapidement, déployables en nombre et capables de durer dans le temps.
Cette évolution s’accompagne d’un besoin accru de résilience et d’agilité. Les équipements doivent être évolutifs, fondés sur des architectures ouvertes et capables d’intégrer rapidement de nouvelles fonctionnalités. L’interopérabilité demeure essentielle, tout comme la capacité à soutenir les opérations dans la durée, grâce à un maintien en condition opérationnelle efficace. Dans un conflit de haute intensité, la résilience, la disponibilité immédiate et la soutenabilité comptent autant que la performance pure.
Dans le domaine de la préparation opérationnelle, la rapidité d’évolution des technologies, des menaces et des modes d’action impose aux armées d’accélérer leurs cycles d’apprentissage. A ce titre, la simulation joue donc un rôle de plus en plus important, non seulement pour préparer les unités avant leur engagement, mais aussi pour intégrer de nouvelles capacités, expérimenter de nouveaux concepts d’emploi et capitaliser plus rapidement sur les retours d’expérience.
Comment Thales s’adapte-t-il à cette nouvelle donne opérationnelle ?
La première exigence est l’agilité. Le rythme nous impose d’identifier rapidement les besoins émergents, et d’adapter en conséquence nos solutions existantes et d’apporter des réponses opérationnelles dans des délais plus courts.
Cela passe par une proximité renforcée avec les forces pour mieux comprendre leurs besoins réels et immédiats, expérimenter des solutions innovantes au plus près des utilisateurs et intégrer rapidement les retours d’expérience. C’est tout l’enjeu des expérimentations conduites par Thales et le milieu terre, en étroite coordination avec les pôles exploratoires des forces terrestres en France et en Belgique.
Cette évolution nous conduit à repenser notre manière d’innover. Nous devons accepter une part de risque, expérimenter plus tôt et développer davantage de solutions autofinancées, afin de tester rapidement de nouveaux concepts aux côtés des armées. L’objectif est de raccourcir significativement le temps qui sépare l’identification d’un besoin de la mise à disposition d’une capacité.
L’innovation consiste aussi à imaginer de nouveaux usages. Nous voyons aujourd’hui des capacités employées de manière très différente de leur vocation initiale : des hélicoptères engagés efficacement et à faible coût dans des missions de lutte anti-drones, des roquettes initialement conçues pour des missions sol-sol utilisées contre des menaces aériennes, et une intégration beaucoup plus poussée entre drones, artillerie et systèmes de commandement, afin d’accélérer la chaîne renseignement-décision-feu.
La même logique s’applique à la connectivité. Les réseaux militaires s’appuient désormais sur des architectures hybrides combinant capacités tactiques, satellitaires et solutions civiles afin de proposer des communications plus résilientes, plus discrètes et mieux adaptées aux environnements contestés.
A cet égard, la dimension internationale du Groupe constitue un atout majeur. Les solutions développées par Thales, qu’elles soient françaises, britanniques, belges ou autres, nous permettent de proposer rapidement des capacités éprouvées répondant aux besoins immédiats de nos clients.
L’innovation n’est donc pas uniquement technologique. Elle s’appuie sur de nouveaux modes de coopération, de nouveaux usages et une capacité accrue à transformer rapidement les enseignements du terrain en solutions opérationnelles.
© Adrien Daste - Thales
Pourquoi la masse redevient-elle un facteur clé, et comment Thales relève-t-il ce défi ?
Le retour du combat de haute intensité a remis une réalité au premier plan : la masse compte.
L’efficacité opérationnelle ne dépend pas uniquement de la qualité des équipements. Elle repose également sur la capacité à produire en volume, à remplacer les pertes, à soutenir les opérations dans la durée et à adapter en permanence les cadences de production à l’évolution des besoins. Les conflits récents ont montré que les équipements, les munitions et les pièces de rechange étaient consommés à un rythme que de nombreuses armées occidentales n’avaient plus connu depuis des décennies.
Pour répondre à cette nouvelle donne, Thales a engagé un important effort d’industrialisation. Les capacités de production ont été significativement augmentées dans plusieurs domaines critiques, qu’il s’agisse des munitions, des radars ou des équipements de guerre électronique.
Dans ce contexte, la sécurisation de la chaîne d’approvisionnement est essentielle. Produire davantage suppose de sécuriser l’accès aux composants critiques, de diversifier les sources d’approvisionnement et d’anticiper les risques pour les matériaux stratégiques.
C’est la raison pour laquelle la BITD joue un rôle fondamental. Les PME, ETI et startups constituent un maillon indispensable de notre capacité collective à innover, produire et soutenir les forces dans la durée. En travaillant étroitement avec cet écosystème, en France comme à l’international, Thales renforce sa résilience industrielle et sa capacité à répondre rapidement aux besoins des armées.
Sur le stand Thales d’Eurosatory, pourquoi avoir fait le choix d’un parcours opérationnel immersif ?
Les opérations militaires ne fonctionnent pas en silos et le champ de bataille ne se résume pas à une juxtaposition de technologies.
Aujourd’hui, la supériorité opérationnelle repose sur la capacité à relier capteurs, systèmes de commandement, connectivité, effecteurs et moyens de protection au sein d’un ensemble cohérent. C’est cette réalité que nous avons voulu retranscrire à travers le parcours 2026 du pavillon Thales à Eurosatory.
Il débute par un espace consacré aux enseignements tirés des conflits récents, en Ukraine comme au Moyen-Orient. Les visiteurs y découvrent les capacités Thales actuellement employées en opérations ainsi que les adaptations réalisées pour répondre à l’évolution des besoins du terrain.
Ils poursuivent ensuite leur visite au travers des différentes fonctions opérationnelles d’une force engagée. L’espace Combat met en lumière la protection rapprochée, la transparence du champ de bataille, la guerre électronique, les drones, la connectivité tactique et les capacités de létalité, dans la profondeur comme au contact, à pied comme en véhicules.
Le parcours se poursuit avec la zone « Command », dédiée aux systèmes de commandement et de conduite des opérations, à la connectivité hybride sécurisée, à l’apport de l’intelligence artificielle et à l’accélération de la boucle OODA.
La zone « Protect » présente les solutions de protection des forces, des infrastructures critiques et du territoire, avec un accent particulier sur la défense sol-air et la lutte anti-drones.
Enfin, l’espace « Train & Sustain » rappelle une réalité souvent moins visible mais absolument essentielle : dans un conflit de haute intensité, il faut non seulement combattre, mais aussi durer. Préparation opérationnelle, simulation, soutien logistique et maintien en condition opérationnelle sont des facteurs clés de succès.
Le fil conducteur de ce parcours est simple : rendre le champ de bataille plus transparent, accélérer le tempo des opérations, améliorer l’efficacité des effecteurs et permettre aux forces de conserver leur liberté d’action.
Une idée résume particulièrement bien cette logique : avant de manœuvrer, de renseigner ou de frapper, il faut être capable de survivre. C’est pourquoi les capacités de défense sol-air, de lutte anti-drones et de guerre électronique occupent désormais une place centrale dans notre vision du combat terrestre.
Quelles technologies pourraient transformer le champ de bataille de demain ?
Certaines technologies permettent d’améliorer les capacités existantes. D’autres ont le potentiel de transformer en profondeur la manière de combattre.
A ce titre, l’intelligence artificielle joue déjà un rôle transversal dans l’ensemble de ces évolutions. Elle n’a pas vocation à remplacer le combattant mais elle lui permet de traiter plus rapidement l’information, de mieux comprendre son environnement et de prendre des décisions plus éclairées.
Parmi les technologies disruptives les plus prometteuses figure le quantique. Ces technologies ouvrent des perspectives majeures dans les domaines de la détection, de la navigation, du positionnement, du temps de référence et des communications sécurisées. À terme, elles pourraient profondément modifier la façon dont les forces perçoivent, coordonnent et conduisent les opérations.
Les communications optiques constituent un autre domaine particulièrement prometteur. Elles permettront de disposer de liaisons plus discrètes, plus résilientes et offrant des débits beaucoup plus élevés dans des environnements contestés.
Les nouveaux matériaux représentent un autre axe de transformation majeur. Qu’il s’agisse de protection, de réduction de signature ou de camouflage adaptatif, ils contribueront directement à la survivabilité des plateformes et des combattants.
Enfin, les armes à énergie dirigée commencent à offrir de nouvelles perspectives face aux attaques de saturation et aux menaces drones au moment où des solutions de navigation sont capables d’opérer dans des environnements privés de GNSS (1).
Qu’est-ce qui fera la supériorité opérationnelle de demain ?
La capacité à s’adapter, à innover et à produire plus vite que l’adversaire.
Sur le terrain, la supériorité opérationnelle reposera sur l’aptitude à comprendre une situation plus rapidement, à décider plus vite et à transformer ces décisions en effets concrets dans des délais toujours plus courts. Elle résultera donc de la combinaison efficace des capteurs, de la connectivité, des systèmes de commandement, des effecteurs, de l’IA et de l’expertise humaine.
De façon plus globale, elle est le résultat d’une volonté et d’un effort collectif : celui d’une Nation mobilisée pour se défendre et vaincre, disposant d’une industrie composée d’ingénieurs et de techniciens performants au service d’une armée équipée, entrainée, motivée et soutenue pas sa population. Capacités opérationnelles et forces morales sont indispensables pour ne pas subir et vaincre. L’Histoire, comme l’actualité, nous le démontrent quotidiennement.
La supériorité de demain se gagne aujourd’hui dans nos camps d’entrainement et nos usines, celle de demain se prépare dans nos écoles, nos bureaux d’étude et nos laboratoires.
(1) Géolocalisation et Navigation par un Système de Satellites